
7 mai 2020.
LETTRE DE L’ACLC AU PREMIER MINISTRE

6 mai 2020
M. Justin Trudeau
Bureau du Premier ministre
80, rue Wellington
Ottawa (Ontario) K1A 0A2
Fax : 613-941-6900
Monsieur le Premier ministre,
Pour les personnes vivant dans la rue ou à proximité des rues des centres-villes canadiens, le désespoir est palpable en ce moment même. La sécurité alimentaire est menacée, transformant les centres d’accueil pour sans-abri, les soupes populaires et les banques alimentaires des quartiers défavorisés en un spectacle dystopique pour ceux qui osent y jeter un regard. La police locale de ces quartiers n’en doute pas un instant, ce qui fait du communiqué publié cette semaine par le Service de police de Toronto — laissant entendre une ignorance de la recrudescence de la violence dans la rue subie par les populations vulnérables — un effondrement choquant de la communication entre les agents de première ligne et la hiérarchie.
Les suicides et les décès par surdose (souvent impossibles à distinguer) ont considérablement augmenté, bien qu’il n’existe pas d’équivalent d’un recensement officiel pour ces communautés. Pour ces Canadiens, le journal officiel se trouve dans les hebdomadaires , où des centaines de personnes se rassemblent, et même là, on compte de nombreux inconnus lors des commémorations générales organisées à l’échelle de la ville en hommage aux sans-abri.
La fermeture des centres d’accueil d’urgence pour les sans-abri et des centres de services sociaux pendant la pandémie de COVID-19 a eu pour conséquence, sauf pour une poignée d’entre eux, que les établissements restés ouverts sont surchargés, en sous-effectif et désespérés. La crise du logement qui les touche est bien connue et fait l’objet d’un recours judiciaire que nous avons intenté contre la ville de Toronto et la province de l’Ontario, aux côtés d’une coalition courageuse.
Au milieu de tout cela, tous les membres de ces communautés de rue ont peur. Parce qu’ils ont toujours peur. Parce que la peur généralisée, la colère et l’anxiété constituent le quotidien de toute personne vivant dans la rue ou à proximité, ainsi que de toute personne souffrant d’une maladie mentale et/ou d’une addiction, et bien sûr, pour beaucoup, c’est tout cela à la fois. Mais aujourd’hui, ils ont encore plus peur de mourir du COVID, d’être contaminés par leur « voisin », alors qu’ils ont tous un système immunitaire affaibli.
Dans ce contexte, l’angoisse est grande pour tous les autres — les travailleurs pauvres, les cols bleus et les masses de la classe moyenne —, cette angoisse collective que chaque Canadien ressent dans une pharmacie ou une épicerie, sans parler des transports en commun. Et cette angoisse collective se retourne souvent contre cette population vulnérable.
Sauf que maintenant personne n’est autorisé à se trouver dans les rues, à moins de se rendre dans un lieu autorisé, conformément aux arrêtés provinciaux et municipaux relatifs à la gestion des urgences. Alors, où vont-ils ? Vers des refuges toujours surpeuplés ou qui n’acceptent plus de nouveaux arrivants ? Vers leur tente qui prend l’eau démontée par la police ou les agents chargés de l’application des règlements ? Vers le parc dont les installations sont fermées, et où se voir infliger une amende de 800 dollars et être chassé est la nouvelle norme ?
et avec qui? Qui sont la famille ou les voisins de cette personne sans-abri qui n’a ni famille ni voisins, et dont les amis sont morts ou mourants ? La réponse est que la plupart sont tout simplement seules et désespérées. Certains se regroupent, formant une sorte de famille de fortune composée de marginaux qui préfèrent rester ensemble, car aux yeux du grand public, ils sont considérés comme une bombe à COVID. Considérons maintenant ceux qui sont peut-être les plus vulnérables, ceux qui sont eux-mêmes vilipendés au sein de leurs propres communautés, ces résidents du Canada qui sont queer et trans. Parmi ceux qui vivent dans la rue ou à proximité, la communauté LGBTQ2S se déplace se déplace en petits groupes autant que possible, simplement pour se protéger.
Certains ne croiront pas ce qui précède, en invoquant ce que les gouvernements prétendent faire. Je pourrais vous le montrer ou vous présenter quelqu’un d’autre qui vous le montrera la vérité. Mais je préfère consacrer davantage de temps à trouver des solutions à ce désespoir plutôt que de devoir réfuter son ignorance. Les politiciens, les bureaucrates et les journalistes incapables ou peu disposés à descendre dans la rue doivent évaluer les motivations et la crédibilité de nos voix, en l’absence de moyens de vérification faciles. Venez dans l’un des rares centres d’accueil encore ouverts dans une grande ville. Restez-y un moment, si vous osez. Faites-vous un nouvel ami, en respectant la distanciation sociale. Écoutez leurs histoires. Je n’ai pas pu rester longtemps les premières fois , il y a des années, et évidemment , ce n’était pas pendant la pandémie. Je ne dis pas qu’il est facile pour les privilégiés de parcourir un kilomètre se mettre la peau des personnes vulnérables, ni qu’il de saisir pleinement ce désespoir, car nous ne voulons en réalité pas croire que cela soit vrai.
Mais la situation empire. L’homophobie et la transphobie sont en forte hausse, car l’inquiétude de la population est en forte hausse. On lance des insultes à tout va dans la rue, tout le temps. Plus de peur. Plus d’inquiétude. Plus de désespoir. (Il en va de même pour le racisme). Voici maintenant la police ou les agents chargés de l’application des règlements municipaux qui ordonnent la dispersion d’une petite « famille » LGBTQ2S, qui n’est évidemment pas une famille au sens de la loi. Ils sont simplement ensemble. Et voici une autre amende de 800 dollars pour vous remercier de vos efforts. À présent, ils sont à nouveau seuls, plus effrayés, plus anxieux, plus désespérés, plus vulnérables.
Quelle est la solution ? Tout d’abord, la remise en place du filet de sécurité sociale canadien pour les plus vulnérables devrait être considérée comme tout aussi importante que la relance de l’économie, afin d’éviter de nouvelles surdoses, de nouveaux suicides et de nouveaux actes de violence chez des personnes désespérées qui, plus qu’elles ne vivent, sont en train de mourir. Deuxièmement, il faut agir au sein de notre système fédéraliste afin de déléguer des pouvoirs aux agents de police et aux agents chargés de l’application des règlements municipaux, pour qu’ils constituent un élément majeur de la solution, et non plus une partie du problème. Cessez de criminaliser les sans-abri pour le simple fait d’être sans abri. Troisièmement, commencez à prendre en compte les populations vulnérabless comme des patients dans un établissement de soins de longue durée, que l’on n’envisagerait pas de disperser dans la rue, de verbaliser parce qu’ils sont malades, ou de priver de soins. Aidez-les.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments distingués,
Michael Bryant
Directrice générale et conseillère juridique de l’Association canadienne des libertés civiles (
)
LA LETTRE DU 519 AU PREMIER MINISTRE

6 mai 2020
M. Justin Trudeau
Bureau du Premier ministre
80, rue Wellington Ottawa (Ontario) K1A 0A2
Monsieur le Premier ministre,
Depuis 45 ans, The 519 répond aux besoins urgents et émergents des communautés LGBTQ2S de Toronto en proposant des services aux personnes les plus vulnérables et marginalisées, et en menant des initiatives de défense des droits, de lutte contre la violence et d’accès à la justice. Depuis que la ville de Toronto a ordonné la fermeture des centres communautaires de la ville le 13 mars, The 519 a repensé ses programmes et ses services afin de continuer à répondre aux besoins des personnes les plus marginalisées de notre communauté en leur fournissant une aide immédiate pour subvenir à leurs besoins fondamentaux, notamment l’accès à de la nourriture, des vêtements, des produits d’hygiène et du matériel de réduction des risques. Ces aides sont disponibles et continueront de l’être sept jours sur sept, y compris les jours fériés, pendant toute la durée de cette crise.
Les communautés queer et trans sont, de par leur nature même, fortes et résilientes. Nous avons dû l’être. Nous avons survécu à des générations d’abus et de discrimination, survécu sans pratiquement aucune protection juridique, survécu à des pratiques policières ciblées et violentes, survécu à l’indifférence des autorités sanitaires, survécu à la persécution religieuse, survécu aux abus psychiatriques, survécu aux agressions et aux crimes motivés par la haine, survécu à la criminalisation. Notre survie s’accompagne de la conscience d’une perte indicible : des vies fauchées en raison de l’indifférence de nos gouvernements et des institutions publiques, ainsi que de ceux qui continuent de croire que nous ne devrions pas exister.
Il n’est guère surprenant que notre communauté connaisse une forte augmentation des agressions homophobes et transphobes ciblées. Bien que les lois aient évolué, les protections qu’elles offrent ne sont souvent ressenties dans nos communautés qu’en théorie. La force de nos lois dépend de celle de ceux qui sont chargés de les faire respecter : la police et le système pénal dans son ensemble continuent d’être minés par des attitudes discriminatoires et un manque de compréhension de ce que signifie être queer ou trans dans notre pays, en particulier aux intersections de la race et de la classe sociale, ainsi que de toutes les autres façons dont nous sommes marginalisés.
Dans nos communautés, la sécurité réside dans le nombre. Nous nous déplaçons en groupe et partageons entre nous, en temps réel, des informations sur les endroits où le danger rôde. Nous nous mobilisons rapidement pour faire face aux menaces et concevons des interventions qui tiennent compte des différentes façons dont nous vivons, travaillons et nous divertissons. Des stratégies qui reconnaissent que le prix de la visibilité est la menace constante de la violence, et des stratégies qui s’appuient sur notre capacité à nous rassembler pour assurer notre sécurité mutuelle.
La situation actuelle liée à la COVID-19 a posé d’innombrables défis à notre organisation ainsi qu’aux communautés queer et trans à travers tout le pays. En tant que communauté touchée de manière disproportionnée par les maladies chroniques, nous courons un risque accru si nous contractons ce virus et avons moins de chances de bénéficier de soins de santé adaptés à nos besoins. En tant que communauté touchée de manière disproportionnée par la violence motivée par la haine, nous courons un plus grand risque d’être agressés et avons moins facilement accès à des aides d’urgence ou à des refuges. En tant que communauté touchée de manière disproportionnée par la toxicomanie et la dépression, et présentant un risque accru de suicide, nous courons un plus grand risque de préjudice et de décès en raison de la distanciation sociale. En tant que communauté qui ne correspond pas aux normes hétérosexuelles relatives à la définition d’un foyer, nous courons un risque accru de voir les règlements municipaux appliqués de manière ciblée à notre encontre.
Il ne s’agit pas d’hypothèses ; ce sont nos réalités, et elles se confirment chaque jour dans nos échanges avec nos communautés. L’impact des mesures de santé publique, des stratégies de gestion des urgences et de contrôle de l’application de la loi, ainsi que la fermeture d’organisations et d’institutions chargées de protéger les plus vulnérables, ne touchent pas notre société de manière égale, contrairement à ce que laissent entendre les discours du gouvernement et des médias.
Nous traversons actuellement l’une des périodes les plus sombres que notre organisation ait jamais connues. Parmi les centaines de personnes qui font la queue pour bénéficier des aides que nous nous efforçons tant de fournir, nombreuses sont celles qui nous supplient de leur dire quand tout cela prendra fin. Dans ce contexte de désespoir, face aux rapports quotidiens faisant état de violences homophobes et transphobes, aux nouvelles incessantes de suicides et d’overdoses, et en l’absence de tout signe d’amélioration à l’horizon, nous ne pouvons nous empêcher de nous poser la même question.
Les communautés queer et transgenres, ainsi que toutes les personnes marginalisées, continueront à subir les conséquences sociales et économiques de cette pandémie pendant de nombreuses années encore. Nous avons besoin dès maintenant de ressources et de stratégies qui tiennent compte de cette réalité et qui nous aideront à réagir de manière à éviter de nouvelles pertes. Nous en avons assez des excuses des gouvernements qui interviennent bien trop tard, après que nous avons compté nos morts. Nous voulons des mesures concrètes dès maintenant.
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Président, l’expression de mes sentiments distingués,
Becky McFarlane
Directrice principale des programmes et services, The 519
À propos de l'Association canadienne des libertés civiles
L’ACLC est une organisation indépendante à but non lucratif qui compte des sympathisants dans tout le pays. Fondée en 1964, l’ACLC est une organisation nationale de défense des droits de l’homme qui s’engage à défendre les droits, la dignité, la sécurité et les libertés de toutes les personnes au Canada.
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