Vous vous souvenez des manifestations et de la contestation ? Il est difficile de croire qu’il y a à peine six semaines, le pays était en proie à tout cela : les inquiétudes suscitées par les barrages ferroviaires organisés en soutien à l’opposition des Wet’suwet’en au projet Coastal Gas Link. Les manifestations et les barrages n’ont pas seulement suscité un débat parmi les Canadiens, ils ont également mis en lumière le rôle essentiel que joue la liberté de réunion pacifique dans notre système démocratique. Ceux qui ont fait valoir que les barrages constituaient un exercice vital de leurs droits – ou un écart nécessaire par rapport à la loi – comprennent que la protestation peut être un vecteur efficace de changement. Même ceux qui s’opposaient aux barrages et réclamaient l’arrestation des manifestants ont pu reconnaître l’importance symbolique que revêtent les manifestations de grande ampleur pour inscrire à l’ordre du jour national des questions jusque-là ignorées.
Beaucoup de choses ont changé en six semaines.
Au Canada, la liberté de réunion a, à toutes fins utiles, été suspendue pour une durée indéterminée. Les restrictions imposées aux rassemblements publics dans tout le pays n’empêchent pas seulement les manifestations ou les blocages à grande échelle. Dans certaines juridictions, il est désormais illégal que plus de cinq personnes se rassemblent en public. Cela inclut deux des plus grandes villes du Canada : Toronto et Montréal.
Le message général – « restez chez vous » – est suffisamment clair, et on nous rappelle son importance avec gravité, jour après jour. Dans l’ensemble, les gens en tiennent compte et, d’une manière générale, les Canadiens restent fidèles à leur réputation internationale de politesse et de respect envers le gouvernement. Cependant, il semble que même si vous respectez toutes les règles (si vous parvenez à les suivre alors qu’elles évoluent et changent de jour en jour) et que vous comprenez la gravité de la crise actuelle, nous vivons dans un climat où le simple fait de remettre en question les directives du gouvernement peut vous valoir d’être qualifié de « covidiot ».
Malgré les remontrances occasionnelles de politiciens grincheux concernant le non-respect des consignes, il est tout à fait remarquable de constater combien de personnes se conforment aux directives des gouvernements. Ce qui nous ramène à l’importance du droit de manifester et au rôle que joue le droit de réunion pacifique dans l’exercice de ce droit. Nous vivons actuellement une période de restrictions sans précédent de nos libertés civiles – et ce sont précisément ces restrictions qui ont sérieusement limité notre capacité à exprimer notre désaccord par le biais de la manifestation. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devions baisser la garde. À l’heure où l’on nous demande de faire des sacrifices personnels pour le bien-être collectif, nous pouvons nous poser des questions tout à fait raisonnables et importantes sur la manière dont les restrictions actuelles affectent les personnes les plus vulnérables et celles qui se trouvent en marge de la société.
Quelles mesures sont prises pour protéger les personnes incarcérées contre cette menace pour la santé publique ? Comment les consignes des autorités nous exhortant à « rester chez nous » affectent-elles les personnes sans domicile fixe ? Les efforts visant à garantir un suivi efficace de la propagation du virus vont-ils entraîner des atteintes déraisonnables à notre droit à la vie privée et à notre droit d’échapper à la surveillance gouvernementale ? Qu’en est-il des sphères du pouvoir où se prennent les décisions gouvernementales ? Alors que des réunions auparavant publiques se tiennent désormais par vidéoconférence ou sous des formats susceptibles d’empêcher la participation du public, comment faire entendre notre voix ?
Certaines institutions importantes ont un rôle à jouer en période de crise : elles doivent donner un coup de pouce aux gouvernements, par le biais du journalisme et des députés de l’opposition. Mais qu’en est-il de vous ? Même si nous devons peut-être imaginer des moyens créatifs d’y parvenir, nous ne devons pas hésiter à remettre en question les limites imposées à nos libertés, à poser des questions difficiles à nos élus et à exiger des réponses cohérentes. Nous pouvons comprendre que les gouvernements ont du mal à faire face à des défis sans précédent, tout en continuant à leur demander des comptes sur les décisions qu’ils prennent. C’est cela, vivre en démocratie – même en période de crise.
Cara Zwibel est directrice du programme « Libertés fondamentales » à l’Association canadienne des libertés civiles. En tant qu’avocate, elle a plaidé devant la Cour suprême du Canada et y a occupé un poste d’assistante juridique.
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